« Les Grandes Grandes Vacances » – Jeux de guerre

Ce blog est ouvert depuis un peu plus d’un an et il va bientôt atteindre les 70 articles. Malgré cela et contrairement à ce que je pouvais penser, j’arrive encore à être surpris par mes découvertes récentes. Certes, la plupart des programmes sont corrects et plaisants, mais ils se ressemblent avec son lot de chiens qui parlent et de ninjas rigolos mais heureusement, certains sortent du lot et frappent en plein dans l’estomac à la manière d’un uppercut.

Le 23 mars dernier, invité par le service jeunesse de France Télévisions, j’ai pu assister à la présentation presse d’un de ceux-là, un dessin animé inédit qui sera diffusé pour les vacances de Pâques. Après la présentation de cette nouvelle série par les producteurs, la scénariste et le réalisateur, on a eu droit de voir en exclusivité les 3 premiers épisodes projetés dans une salle remplie de professionnels et de journalistes.

wpid-wp-1429295114854.jpeg

Comme vous le comprendrez très vite, il s’agit d’une série jamais vue jusqu’alors dont les thèmes dynamitent tous les tabous liés à un dessin animé destiné aux enfants. Il s’agit des Grandes Grandes Vacances, qui ont pour thème le quotidien d’un groupe d’enfants dans un village français pendant la Seconde guerre mondiale. Autant dire que c’est l’un des projets les plus casse-gueule et les plus ambitieux qui n’a jamais été produit pour un programme pour enfants.

GGV2

Un projet ambitieux

Les Grandes Grandes Vacances est donc une série d’animation française, produite par les Armateurs (qui avaient produit les trois films de Kirikou, les Triplettes de Belleville ou encore les dessins animés de T’choupi et de Martine) et par Blue Spirit Studios (dont j’avais déjà parlé pour les Mini Ninjas ou Grabouillon) pour le compte de France Télévisions.

Ce dessin animé est réalisé par Paul Leluc (le réalisateur notamment de Grabouillon) d’après une idée originale de Delphine Maury (ancienne éditrice chez Bayard et scénariste pour la jeunesse, ayant travaillé entre autres sur Ariol) et d’Olivier Vinuesa épaulés par un grand pool de scénaristes composés de Guillaume Mautalent, Sébastien Oursel (qui ont travaillé tous les deux sur Galactik Football) et de Timothée de Fombelle (auteur des romans jeunesse Tobie Lolness et Vango) et d’Alain Serluppus (un scénariste spécialisé dans l’animation française).

La charte graphique est confiée à l’auteur de BD, Emile Bravo, auteur du Journal d’un Ingénu et d’un tas d’autres BD.

Il s’agit d’une série feuilletonnante de 10 épisodes de 26 minutes. Les deux premiers épisodes seront diffusés le lundi 20 avril 2015, puis les autres épisodes passeront tous les matins à raison d’un épisode par jour jusqu’au 30 avril. Pour les curieux, les deux premiers épisodes sont d’ores et déjà visibles sur Ludo et pour les retardataires, l’intégralité des 10 épisodes devrait être disponible jusqu’à la fin du mois de mai.

A la manière des Mini Ninjas et contrairement à ce que les dessins peuvent faire croire, il s’agit d’un dessin animé en 3D mais aplati pour donner l’impression d’une animation traditionnelle. L’effet est très réussi, c’est fluide et bien réalisé. A aucun moment, si on n’y fait pas attention, on ne peut se douter qu’il s’agisse de 3D.

GGV_image_promo_01_clean_1

Graphiquement, Les Grandes Grandes Vacances est clairement dans le haut du panier, avec de très beaux décors et un charac-design aux petits oignons, qui rappellent à juste titre la bande dessinée franco-belge, à mi-chemin entre Blake et Mortimer et les premiers Spirou. Le trait d’Émile Bravo qui a ce petit aspect rétro est pour le coup parfaitement adapté, pour la période traitée (les années 40) mais en ayant cette douceur propre à une série jeunesse. Les décors sont fouillés et les personnages facilement reconnaissables, dans la tradition de la ligne claire en bande dessinée.

Les doublages sont de très bonne qualité. Il n’est jamais aisé d’interpréter des enfants, mais les comédiens ont en plus ici des difficultés supplémentaires liés au niveau de langages entre les deux personnages principaux qui sont Parisiens et les autres personnages vivant dans la campagne cauchoise mais également au vocabulaire des années 1940. Le tout est soutenu par une ambiance sonore réaliste et une excellente bande-son composée par Syd Matters.

Tout est dans le détail : les Grandes Grandes Vacances sont une série qui donne cette agréable impression d’un produit finement ciselé et qui s’est clairement donné les moyens de faire les choses en grand.

Histoire et histoires

Le synopsis officiel :

Été 1939, Ernest et Colette, 11 et 6 ans, passent un weekend en Normandie chez leurs grands-parents. La France entre en guerre et décision est prise de les laisser loin de Paris, le temps de « voir venir ». Les enfants vont finalement rester 5 ans et vivre de « grandes grandes vacances »…
On suit donc un groupe d’enfants dans un village normand pendant la Seconde guerre mondiale dans une série feuilletonnante : de la déclaration de guerre à l’exode, en passant par l’Occupation, la Résistance et la Libération, les grands événements sont traités mais à hauteur d’enfants. En effet, si la question juive est abordée (l’un des enfants est en fait juif), il n’y a pas de références aux camps de concentration, car les Français, et a fortiori les enfants, n’étaient pas au courant de leur existence.
Cette chronologie permet également de suivre l’évolution des enfants qui grandissent à chaque épisode. Si le cadre est très particulier et bouscule pas mal de tabous pour une œuvre pour la jeunesse, Les Grandes Grandes Vacances sont avant tout des histoires d’enfants. Le projet initial était d’écrire une série ayant pour thème un retour à la campagne et à la nature par des enfants. Les auteurs, lors de la présentation presse, n’avaient cessé de citer comme référence Tom Sawyer : la nature comme espace de liberté avec une vision très rousseauiste. Delphine Maury, qui a grandi à la campagne, voyait la ville comme une privation de liberté et voulait écrire une histoire où des enfants n’auraient pas les contraintes d’aujourd’hui et où ils pourraient se réapproprier la nature et leur espace.
ggv3
L’idée était de situer l’action dans cette période où les femmes et les enfants étaient envoyés à la campagne pour échapper aux bombardements des villes et se retrouvaient souvent seuls entre eux. Les parents des deux héros sont très vite escamotés avant la fin du 1er épisode (la mère malade part se faire soigner en Suisse tandis que le père part à la guerre) et se retrouvent avec leurs grands-parents, dans un hameau où les hommes sont soit également partis au front, soit morts des suites de la précédente guerre, soit trop jeunes ou trop vieux. Ce sont donc les femmes qui doivent veiller sur la communauté.
Les enfants sont donc laissés en liberté dans une période où les adultes ne sont pas perpétuellement derrière eux à vérifier s’ils ont bien mis un casque pour faire du vélo. Il y a un côté très Guerre des Boutons où des amitiés se lient ainsi que des rivalités entre bandes d’enfants. D’autant plus que les deux personnages principaux  sont projetés dans ce milieu qui n’est pas le leur dans des circonstances très particulières puis s’adapter à leur nouvel environnement et profiter de cet espace de liberté avec quasiment aucun adulte sur le dos. Le titre « les Grandes Grandes Vacances » n’est en aucun cas ironique, bien au contraire, il vient d’une citation d’un vieux médecin qui a vécu la guerre enfant, pour qui cette période était de « grandes grandes vacances » et pour laquelle il garde de bons souvenirs.
Delphine Maury, la scénariste principale, a en effet recueilli de nombreux témoignages réels de personnes ayant passé leur enfance à la campagne pendant la guerre. Elle s’est servi de ces anecdotes pour le scénario mais également pour un petit module d’une minute à la fin de chaque épisode. Ces modules racontaient une petite histoire vraie (une grand-mère perdue puis retrouvée des années plus tard, le choix du jouet avant le départ etc…) dans une courte séquence faite dans différents styles d’animation (collage, animation traditionnelle etc…) réalisées par des étudiants de la Poudrière. Ces séquences ont pour but de servir de liens transgénérationnels entre les enfants d’aujourd’hui et leurs arrière-grands-parents qui ont vécu cette période.
Si le sujet est grave et parfois dur, cette série garde l’humour, la tendresse et une part d’innocence propre à l’enfance, incarnée par Colette, par ailleurs la narratrice de l’histoire (ou plutôt la version personne âgée de Colette qui raconte ses souvenirs) et bien entendu par Gadoue, le petit cochon domestique, qui par temps de privations sera au coeur de pas mal de conflits (et dont le sort malheureusement ne fait aucun doute).
GGV_image_promo_02_clean_1
Les personnages sont plutôt finement écrits, autour d’Ernest le garçon intelligent et pur par excellence, sa petite soeur Colette, spontanée et vive, toute une galerie de personnages intéressants évoluent. Jean, le fils du maire, Fernand un adolescent qui a grandi en Alsace et qui s’attire l’animosité d’une partie du village qui le considère comme un Boche ou encore Muguette, une sorte de jeune sauvageonne, à la mauvaise réputation et qui prend vite sous son aile Ernest et sa soeur, sont les principaux amis de nos héros.

Enfin un dessin animé de service public ?

J’ai beau n’avoir vu que les 3 premiers épisodes sur les 10 prévus, c’est un dessin animé qui semble d’emblée extrêmement riche et intéressant.

Sur le plan visuel, j’aime beaucoup le trait un peu old school d’Émile Bravo qui colle superbement bien à l’époque et au thème. C’est bien animé, c’est bien interprété, la bande-son est discrète mais si belle. Il y a de l’action et des séquences d’émotion. Techniquement, c’est une série qui fait un sans faute. Qui plus est, le rythme est bon et équilibré. Sur les 3 premiers épisodes qui nous ont été montrés, on passe du rire aux larmes avec ce qu’il faut d’intensité et d’action, on tremble pour les personnages qui semblent tellement vivants.

GGV_image_promo_03_clean_1

C’est en partie parce qu’ils sont bien écrits et attachants. On a du coup envie de les suivre et de les voir grandir. Les scénaristes ont par ailleurs su retranscrire le langage de l’époque et les dialogues sonnent vrai : les enfants ne sont pas toujours polis, surtout quand ils sont des fils de fermiers un peu revêches et les adultes ne font pas toujours attention à leur langage en présence d’enfants quand ils ont en colère. Ça donne une authenticité et une vraisemblance à la série.

Mais son intérêt principal, c’est évidemment son thème et son histoire, qui sont inédits dans l’histoire de l’animation occidentale pour les enfants. Comme je le disais, parler de la Seconde guerre mondiale est un tabou pour un programme pour enfants. De tête, à part Au revoir les enfants de Louis Malle, je n’ai pas souvenir d’une fiction sur ce thème qui s’adresse directement aux enfants.

Certes, la guerre est vue à travers la lorgnette des enfants, elle est présente et jamais occultée, même si évidemment on ne montre pas toutes les horreurs. Le fait que l’histoire s’étale sur 5 ans, de la Déclaration de guerre à l’Exode, de l’Occupation au Débarquement de Dieppe, toute la période y est traitée ainsi que de nombreux thèmes (le rationnement, la Collaboration, la Résistance, l’étoile jaune etc…). L’épisode de l’Exode (le 3e épisode qui sera d’ailleurs en compétition au Festival d’Annecy cette année) est un épisode très fort, où les héros font face à des bombardements et à la mort, avec une très belle scène qui rend hommage au Dormeur du Val de Rimbaud. Cet épisode m’a bien secoué, je ne m’attendais pas à à une telle intensité émotionnelle.

Du coup, je ne sais pas si c’est un dessin animé que je montrerais à mes enfants (5 ans et 2 ans et demi) qui sont en dessous de la cible des 6-10 ans. Certes, les enfants sont exposés à la violence du monde (les événements de janvier ont été traités même en classes de maternelle) et qu’il ne faut pas fermer les yeux dessus. Mais j’avoue avoir peur de les y exposer trop tôt. Pourtant, je serais curieux de savoir ce que mon fils en penserait.

D’autant qu’on va commémorer les 70 ans de l’armistice du 8 mai 1945 et que ce dessin animé tombe à pic pour en parler à l’école. Cette série est un formidable outil pédagogique non seulement pour étudier la Seconde guerre mondiale, mais c’est aussi un angle intéressant pour découvrir cette période en suivant le quotidien d’enfants. Il est intéressant de souligner que cette série a tout de suite intéresser la télévision allemande : la ZDF a acquis très vite les droits de diffusion.

Et n’oublions pas les petites modules d’une minute que j’ai évoquées et qui apportent de vrais témoignages de personnes qui ont vécu pendant la guerre. Cette approche est fait pour que les gamins puissent s’identifier aux personnages et les témoignages leur feront peut-être comprendre ce qu’ont pu vivre leurs aïeux, qui parfois ont des réticences à raconter leur propre histoire.

GGV_image_promo_04_clean_1

Les éditeurs ne s’y trompent pas : pas mal de livres édités par Bayard autour des Grandes Grandes Vacances vont sortir prochainement, notamment un numéro spécial d’Astrapi qui sortira le 21 avril. Un site spécial sera mis en place par France Télévisions Education avec un jeu éducatif (à la Professeur Layton) où on peut se mettre dans la peau d’Ernest et Colette. Et espérons que seront mis à disposition du matériel pédagogique pour les instits et les parents. Enfin la série devrait être exceptionnellement disponible jusqu’à la fin du mois de mai en Replay. Une belle initiative qui permettra de voir un programme intéressant, bien écrit et avec -c’est assez rare pour le signaler- une vraie mission d’intérêt public.

En bref, les Grandes Grandes Vacances sont une formidable série, belle et intelligente qui me donne envie de continuer mon blog.

 


Publicités

19 réflexions au sujet de « « Les Grandes Grandes Vacances » – Jeux de guerre »

  1. Ouaou cette série semble juste superbe. J’ai du coup surper envie de la voir^^
    Le dernier dessin animé ou les graphismes étaient vraiment jolis, l’histoire plus lègére que pour cette série mais très sympa aussi est « le parfum de la carotte ». Un vrai régal pour toute la famille, bien construit, la musique très agréable enfin bref une jolie découverte^^
    Merci ce super post je vais surveiller ou la regarder en replay si nous la loupons enfin bref il faut que je la trouve de toute façon elle a l’air trop géniale 😉

    • Merci c’est gentil ! Comme je le disais, le thème n’est pas facile mais ça peut plaire aux enfants qui vont forcément de poser des questions. Je trouve le pari osé surtout dans une période où tout est formaté et aseptisé pour les enfants.

      Ici les auteurs font appel à leur intelligence et c’est très agréable de voir ça !

  2. Merci merci merci pour vos mots, c’est un des articles les plus complets et les plus élogieux et fouillé que j’aie lu sur la série (que j’ai écrite avec Guillaume Mautalent et Sébastien Oursel, avec des coups de main de Timothée de Fombelle et d’Alain Serluppus).
    Ne vous inquiétez pas pour l’âge de vos enfants, je connais une petite fille de 3 ans et demi qui les regarde depuis des jours et des jours et à qui ça permet de poser beaucoup de questions et de discuter avec sa maman. Il faut les regarder avec eux, les premières fois, discuter…
    Merci d’avoir pris tout ce temps… Delphine Maury

    • Mais merci à vous pour votre commentaire. Je ne m’y attendais pas. C’est à la fois gratifiant et intimidant. C’est ce qui me motive pour avancer et continuer à écrire des articles. Surtout quand j’ai l’occasion de découvrir un dessin animé aussi intéressant.

      J’espère ne pas avoir dit trop de bêtises (je vais compléter mon article et citer les scénaristes que j’ai oubliés).

      Merci encore pour votre retour !

  3. Ping : LES GRANDES VACANCES | Miss Pivoibulle

  4. Ping : « Oum le dauphin blanc  | «Tu auras les yeux carrés

  5. Ping : « Dora and Friends – Au coeur de la ville  | «Tu auras les yeux carrés

  6. Ping : « Les Chroniques de Zorro  – | «Tu auras les yeux carrés

  7. Bonjour,
    maitresse d’école en CM2, j’ai visionné les 10 épisodes l’an dernier, en streaming, avec ma classe. A chaque fois, nous avons résumé ce que nous avions appris sur la deuxième guerre mondiale et recherché dans notre manuel d’histoire d’autres documents au sujet des faits évoqués dans l’épisode.
    Mes élèves ont adoré cette approche un peu exceptionnelle, très adaptée à la fin de l’année scolaire, et ont bien mémorisé les éléments clés du programme.

    Je souhaite réitérer l’expérience cette année mais, cette fois, avec un peu plus de préparation. J’ai acheté le DVD. savez-vous si on trouve, sur internet, des résumés des épisodes ?

    Merci d’avance,
    Charivari
    http://www.charivarialecole.fr

Laisser un commentaire.

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s